Entre adaptation, collaboration et résistance
Des documents provenant de plus de trois cents archives internationales, nationales et régionales, de fonds privés, ainsi que d’archives d’entreprises et d’instituts permettent une réévaluation nuancée de l’histoire de la médecine, de la pharmacopée, de la pédagogie curative et de la psychiatrie anthroposophiques entre 1933 et 1945. Leurs acteurs ont agi de manière individuelle, couvrant tout l’éventail des attitudes, de l’adaptation à la collaboration, en passant par la résistance, tant active que passive.
Au sein du corps médical anthroposophique (plus de 631 personnes), parmi les pédagogues curatifs (environ 300 personnes), les patients pris en charge par ces derniers (plus de 800 personnes) et les patients du sanatorium de Wiesneck (1500 dossiers médicaux), plusieurs faits marquants ressortent : la prise de conscience précoce, par Ita Wegman, de la menace totalitaire ; l’engagement de la communauté du sanatorium de Wiesneck, sous la direction de Friedrich Husemann, contre les stérilisations forcées et les déportations potentielles ; les activités clandestines des foyers de pédagogie curative visant à protéger les enfants et les adolescents menacés ainsi que, dans tous les domaines d’activité, l’aide constante apportée aux collègues juifs. Moins de 15 pour cent des médecins anthroposophes étaient membres du NSDAP, alors que ce pourcentage dépassait 40 pour cent dans le reste du corps médical allemand. De courtes biographies de médecins et de pédagogues curatifs anthroposophes d’origine juive documentent des cas de fuite et des réseaux d’aide jusqu’alors inconnus.
Malgré leur rejet catégorique de l’anthroposophie, des dirigeants nazis tels qu’Otto Ohlendorf, Rudolf Hess, Alfred Baeumler ou Wilhelm Canaris ont, pour diverses raisons, protégé certaines institutions anthroposophiques. Ils se sont engagés pour qu’elles puissent poursuivre leurs activités, soit parce qu’ils souhaitaient exploiter leurs méthodes de travail dans divers domaines au profit de l’État national-socialiste, en les dissociant de l’anthroposophie, soit parce qu’ils savaient, par exemple, que leurs enfants ou leurs proches étaient entre de bonnes mains dans des établissements anthroposophiques. Sans cette ‹ protection ›, des institutions anthroposophiques comme le sanatorium psychiatrique de Wiesneck, proche de Fribourg-en-Brisgau (Allemagne), et les trois foyers de pédagogie curative anthroposophique (sur les sept existant à l’origine) encore en activité à la fin de la guerre n’auraient pas survécu au nazisme.
La société pharmaceutique anthroposophique Weleda et le pharmacien anthroposophe Rudolf Hauschka (Wala) ont pu, malgré de nombreuses restrictions et ingérences dans leurs entreprises, poursuivre leurs activités jusqu’à la fin de la guerre. Ils ont dû, eux aussi, faire de nombreux compromis et s’adapter, tout en préservant leur identité anthroposophique et la qualité de leur travail.
L’étude sur la médecine anthroposophique à l’époque du nazisme a été commandée en 2014 par l’Académie de la Société des médecins anthroposophes d’Allemagne. Elle a été accompagnée par un comité consultatif scientifique composé d’historiens de la médecine nazie (Thomas Beddies et Heinz-Peter Schmiedebach), de l’Institut d’histoire de la médecine et d’éthique médicale de la Charité de Berlin, Allemagne. Ce travail a été financé par la Fondation Mahle, la Fondation Software AG, la Fondation Christophorus, la Fondation Hauschka, le Fonds Rudolf Steiner pour la recherche scientifique (tous situés en Allemagne) et le Cercle international des amis de l’Institut Ita Wegman d’Arlesheim (Suisse).
Les auteurs sont Peter Selg, médecin spécialiste en psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent, professeur d’anthropologie médicale et d’éthique, directeur de l’Institut Ita Wegman et coresponsable de la section d’anthroposophie générale du Goetheanum, l’historienne Susanne H. Gross, spécialiste des victimes juives du nazisme, et Matthias Mochner, historien et journaliste indépendant.
Traduction Jean Pierre Ablard
Peter Selg, Susanne H. Gross et Matthias Mochner, Anthroposophische Medizin, Pharmazie und Heilpädagogik im Nationalsozialismus 1933–1945 [Médecine, pharmacopée et pédagogie curative anthroposophiques à l’époque du national-socialisme, 1933–1945], Schwabe-Verlag, Bâle. Tome 1 Die anthroposophische Ärzteschaft [Le corps médical anthroposophique], 2024 Tome 2 Weleda und Wala – die anthroposophischen Arzneimittelfirmen 1933–1945 [Weleda et Wala – les laboratoires pharmaceutiques anthroposophiques, 1933–1945], 2025 Tome 3 Anthroposophische Psychiatrie und Heilpädagogik 1933–1945 [Psychiatrie et pédagogie curative anthroposophiques, 1933–1945], 2026