Développer et approfondir le cœur de compétences par la recherche
Depuis le début de l’année, Matthias Rang et Johannes Wirz dirigent la section des sciences de la nature à la suite de Johannes Kühl. Scientifiques engagés en réseau avec leurs collègues, le physicien et le biologiste sont attentifs aux implications sociales de leurs spécialités.
Sebastian Jüngel : Parmi vos recherches, Johannes Wirz, on trouve la génétique, les abeilles et le sujet riche en enjeux politiques que sont « les semences en tant que bien commun », pour reprendre le titre d’une publication à laquelle vous avez participé. Comment liez-vous ces domaines ?
Johannes Wirz : Ils ont en commun la question du « tout » et un lien avec le champ social. La génétique est au centre de l’évolution de tout être vivant, de l’être humain aussi, mais n’en est pas la cause. Comprendre le patrimoine génétique comme un texte que les plantes, les animaux et les êtres humains interprètent, c’est s’approcher de la reconnaissance de l’archétype au sens de Goethe et de l’individualité que nous sommes tous.
Les abeilles, c’est une histoire d’amour. Grâce à Rudolf Steiner, nous pouvons y découvrir des images pour l’avenir du vivre ensemble.
Sur la base des travaux d’Elinor Ostrom, première femme lauréate du prix Nobel d’économie, nous avons établi avec Ueli Hurter et Peter Kunz que l’homme est la source de l’immense diversité des plantes cultivées. Ce bien commun de l’humanité disparaîtra si on ne le soustrait pas aux règles de la propriété privée dont l’objectif est de générer des profits.
Se percevoir soi-même
Jüngel : Matthias Rang, votre thèse traite d’optique, thème que vous avez aussi décliné par le biais d’expositions. Qu’est-ce qui vous amène à unir les aspects pratiques et théoriques de la physique ?
Matthias Rang : J’ai tenté dans ma thèse de relier la théorie des couleurs de Goethe aux recherches actuelles en optique. Après ce travail, en marge de mes publications scientifiques, j’ai eu besoin d’honorer ma dette auprès de la société qui a financé mes recherches. D’où l’exposition « Expérience couleur » avec l’artiste Nora Löbe, qui a tourné dans plusieurs pays.
Jüngel : Où en est la recherche sur le libre arbitre ?
Rang : Dans le projet avec le neurologue Siegward Elsas, nous appliquons un principe goethéen : au lieu de généraliser comme à l’ordinaire les résultats d’une seule expérience à toutes les situations possibles, nous tentons de mener de nombreuses expériences et d’en tirer une possible interprétation. Notre défi consiste à maîtriser une foule de données expérimentales en fonction de critères scientifiques sûrs. La question est par ailleurs si importante pour notre perception de nous-mêmes en tant qu’êtres humains que nos collègues ne sont pas les seules personnes intéressées par les résultats.
Des contacts avec le monde universitaire
Jüngel : Où en sont vos contacts avec les scientifiques et les chercheurs ?
Wirz : Nous sommes convaincus que la science goethéenne anthroposophique se réduira à une note historique de bas de page si elle ne se confronte pas aux conceptions académiques d’aujourd’hui. C’est pourquoi nous voulons partager nos points de vue avec les universitaires. Le Forum international de génie génétique de 1996 le montre : ces efforts ne datent pas d’hier. Il avait rassemblé au Goetheanum environ 200 scientifiques du monde entier. Il s’agissait comme aujourd’hui d’échanger entre pairs, donc sans endoctrinement, de faire en sorte que nos apports soient compris. Dans ce genre de rencontres, il y a toujours des « têtes de bois » corsetées dans le matérialisme académique mais aussi des personnes travaillant de façon goethéenne avec des méthodes de recherche globales. Sans parler de goethéanisme, elles travaillent dans cet esprit.
Jüngel : Quelle est dans ce contexte l’importance de l’approche goethéenne anthroposophique des sciences de la nature ?
Wirz : Qu’il s’agisse du climat, de médecine, de pharmacologie ou de technique, dans presque tous les domaines rien ne se fait sans les sciences de la nature. Nous leur sommes obligés et ne pouvons avancer qu’à condition de développer et d’approfondir notre cœur de compétences par la recherche. Il nous faut pour cela des projets locaux. La section ne survivrait pas sans ce « pôle métabolique ». Des collègues de nombreux pays travaillent dans la même direction, avec des méthodes goethéennes, et ça nous fait plaisir.
Rang : Si nous imaginons l’École de science de l’esprit comme un organisme, notre section est comparable à ses pieds. Il importait à Rudolf Steiner de construire l’anthroposophie en se basant sur les recherches scientifiques les plus récentes. Son travail sur les recherches de Goethe fut aussi le terreau dans lequel il déposa les germes de l’anthroposophie. D’après nous, chaque génération se doit de refonder cette démarche de haute lutte.
Donner plus de visibilité à la section
Jüngel : Quels sont vos projets ?
Wirz : Nous avons en vue un projet sur les poissons, qui pourra compléter les travaux sur la tripartition chez les mammifères, les oiseaux, les amphibies et les insectes. Nous venons d’initier un projet coopératif avec l’Institut de recherches Kwalis, dans lequel l’expertise scientifique conduit directement à des contrôles qualité sur des aliments. Ce projet pourrait s’étendre à l’avenir aux sections médicale et d’agriculture, à condition de trouver les financements.
Rang : Nous célébrons actuellement dans le mouvement anthroposophique de nombreuses fêtes du centenaire. Nous vivons en parallèle les attaques publiques contre l’anthroposophie et les domaines où elle s’applique. Nombre de ces attaques sont étayées avec des arguments scientifiques.
Dans le domaine des sciences de la nature, l’humanité a acquis dans le champ de la connaissance une assurance reposant sur la mise en doute de la validité d’une affirmation. Par contre, de nombreux pourfendeurs de l’anthroposophie utilisent des affirmations scientifiques sans se soucier de les mettre en doute. Cela ne concerne pas toujours les scientifiques eux-mêmes mais la science est devenue dans certains domaines une sorte de « pseudoreligion ». On notera que ce sont justement ces cercles qui nous reprochent une dimension religieuse. Face à cela, nous nous sentons poussés à donner plus de visibilité à la section.