Marcher dans l’équilibre de l’âme

Marcher dans l’équilibre de l’âme

25 septembre 2019 Wolfgang Rißmann 17 vues

L’être humain est un être qui marche. En marchant, il rétablit sans cesse un équilibre fragile. Wolfgang Rissmann étudie la marche en tant que marqueur d’un espace intérieur de liberté et d’un équilibre de l’âme, deux éléments à la base de la formation de la communauté dans l’aller-retour entre un tu et un je.


La seconde strophe de la Méditation de la Pierre de fondation dit : « Exerce la présence de l’esprit dans l’équilibre de l’âme. » Comment trouver cet équilibre ? Commençons par un exercice simple : je marche droit devant moi sur un sol plat, en pleine nature ou dans une rue tranquille, régulièrement, sans m’arrêter, une trentaine de minutes, ni trop vite ni trop lentement. Puis je presse le pas, je marche aussi vite que possible. Je ralentis ensuite le rythme et j’adopte une allure très paisible.

Ni trop vite, ni trop lentement

Lors de la marche rapide, je suis tendu, je sens mes muscles, mon souffle et mon rythme cardiaque qui se sont accélérés, la perception de l’environnement passe au second plan. Un rythme lent provoque de l’indolence, je me perds dans l’environnement, dans mes souvenirs ou mes rêves. Il s’agit donc de marcher ni trop vite, ni trop lentement. Comment faire ? Si j’alterne plusieurs fois rythme rapide et lent, je vais trouver peu à peu mon propre rythme, celui dans lequel je me sens en équilibre, qui me permet d’avoir en conscience, simultanément, ce qui m’entoure et mon corps. Une observation plus fine montre que mon propre rythme amène un élément bienfaisant, ouvre un espace de liberté entre la fixation sur mon corps et la perte du sentiment que j’ai de moi-même dans le paysage qui m’entoure. Je ressens que prend naissance au centre de moi-même, comme venue de l’extérieur, une force bienfaisante. Les personnes sujettes à des états d’épuisement ou des épisodes dépressifs évoquent souvent une sensation de ce type lorsqu’elles s’exercent régulièrement à marcher ainsi.

Un vieil adage babylonien dit ceci : « Regarde cette personne qui marche, / Ni comme un vieillard, ni comme un enfant, / Comme quelqu’un en bonne santé / Et non comme un malade, / Qui ne marche pas trop vite / Et n’avance pas trop lentement… / Et tu prendras la mesure de la course du soleil. »

« Exerce la présence de l’esprit dans l’équilibre de l’âme » peut signifier de contempler non pas une mais deux images, et d’alterner rythmiquement entre elles deux, ou entre deux mots, deux pensées différentes. C’est une activité psychique qui oscille entre deux éléments et permet que, dans cette alternance, naisse quelque chose de neuf. Le sentiment acquis lors de l’exercice de la marche est ici transposable dans la sphère spirituelle.

La rencontre, une question de rythme

La rencontre avec l’autre permet de vivre un processus apparenté. Une vraie rencontre implique ce mouvement de balancier entre le fait de se plonger entièrement dans l’autre et de revenir à soi. La rencontre avec l’autre est une question de rythme. L’intelligence ou la morale n’y ont aucun rôle à jouer. Ce balancement rythmique entre un tu et un je crée un espace pour un élément tiers, qui peut se présenter comme un don venu de l’extérieur. Quelque chose de neuf prend naissance.

Ce processus est décrit de façon archétypique au chapitre 24 de l’Évangile de Luc. Deux personnes en route vers Emmaüs cherchent en conversant à percer leurs mystères, une troisième apparaît au bout du chemin et se joint à elles. Lors du repas qui suit la rencontre, ils reconnaissent dans cette troisième personne le Ressuscité.

Questionner la formation de la communauté ouvre un champ d’exercices supplémentaire. Des personnes d’origine et de nature très différentes se regroupent car elles ont en commun des intérêts et des préoccupations d’ordre spirituel. Il apparaît encore plus clairement ici que la solution ne viendra ni d’une confrontation intellectuelle, ni d’une prise de pouvoir. Elle naîtra de la capacité de l’individu de se forger une représentation consciente de la diversité de ces êtres qui se rassemblent, de leurs différentes façons de penser, de ressentir, de prendre des initiatives. Ce n’est qu’à cette condition que, dans un second temps, l’espace de liberté peut naître, qui permet de révéler au sein de la communauté les talents, les facultés, les intérêts de chacun. Rudolf Steiner a exprimé cela dans ces versets bien connus qu’il a confiés en 1920 à Edith Maryon : « Il ne peut y avoir de guérison / que si dans le miroir de l’âme humaine / se reflète toute la communauté / et que dans la communauté / agisse la force de l’âme individuelle. »

La force du Christ

La formation spirituelle de la communauté telle que nous la cherchons dans la société anthroposophique et tous ses domaines de vie est une question de rythme. La force spirituelle, l’entité qui agit derrière et dans tout processus rythmique est évoquée dans la seconde partie de la deuxième strophe de la Pierre de fondation : il s’agit de la force du Christ. L’action qu’Il exerce est toujours une grâce, un don.


Wolfgang Rissmann a partagé ces réflexions le 14 avril 2019 au Goetheanum lors de l’Assemblée générale de la SAG.