Créer de la mode avec Eva Gronbach
Après une scolarité à l’école Waldorf et l’abitur au lycée à Bonn, Eva Gronbach a appris la couture à Düsseldorf et étudié le stylisme à Bruxelles et Paris. Elle a travaillé pour Thalys et Novotel (uniformes), Yohji Yamamoto et Stephen Jones, a conçu les t-shirts officiels des fans du Mondial de foot 2006.
Elle crée par ailleurs ses propres collections. Son engagement pour Waldorf 100 l’a menée chez Freunde der Erziehungskunst Rudolf Steiners. Elle a créé pour eux l’idée et le concept du livre photo Insights Worldwide,100 Jahre Waldorfpädagogik (100 ans de pédagogie Waldorf) en collaboration avecla maison Leica, paru auxéditions Kehrer.).
Travailler dans la mode pose des questions sur l’identité, l’appartenance et la différentiation : Qui suis-je ? Comment en devenir conscient ? À qui est-ce que je m’identifie ? De qui je veux me démarquer ? Ce n’est donc pas très étonnant si des jeunes s’expriment sur la mode – chacun a droit à un départ, surtout dans cette phase de la vie. La mode présente un avantage supplémentaire : elle est concrète et peut être touchée. Elle permet de communiquer par-delà les barrières linguistiques, par exemple dans des classes de migrants.
Derrière chaque vêtement il y a une histoire
Dans le projet Mode-Bewusst-Sein (Conscience de la mode), je demande à des jeunes de se confronter à leurs vêtements. Ils décrivent donc ce qu’ils portent et d’où ils le tiennent, peut-être même combien ils l’ont payé. Il arrive aussi que nous échangions sur ce qu’ils ne portent pas. Un réfugié parle d’une veste avec de nombreuses poches reçue de sa mère. Pendant la fuite, elle est restée sur un barbelé ; comme il devait continuer vite, il l’y a laissée. Son récit nous a montré tout ce qu’une veste peut raconter, même à nous qui ne la connaissons pas. Je peux aussi leur demander de rapporter un vêtement de chez eux. La plupart du temps, ils vont présenter un vêtement de fête ayant une signification dans la famille : une robe à miroirs d’Afghanistan, un boubou africain aux couleurs vives, des saris indiens ou une robe traditionnelle bavaroise. Ce n’est pas rare que cette consigne fasse naître une dynamique à l’intérieur de la famille autour de la question de la provenance. Des souvenirs remontent, les langues se délient, on échange.
Près du tissu
La prochaine étape est la question : où vas-tu ? Les jeunes commencent à dessiner des vêtements. Ils n’ont presque pas besoin d’aide – dessiner, tous savent le faire ! Je les encourage simplement à ne pas copier ni les ébauches des autres ni des marques existantes. Les dessins et ébauches sont affichés et on les regarde ensemble. Cela fait naître la confrontation avec l’idée avant la confection. La prochaine étape est la mise en œuvre, la couture. Pour ce faire, ils ont en général besoin d’aide, que ce soit dans le maniement du tissu ou dans la bonne façon de repasser ou de coudre. D’après mon expérience, coudre à la main est plus immédiat que coudre à la machine : un point après l’autre, près du tissu. Là aussi se crée de l’interaction car ce sont souvent les mères, les grand-mères et même les pères qui aident à la confection. Après trois à quatre jours, on touche au but : les vêtements – tous sont des pièces uniques – peuvent être essayés, une expérience immédiatement valorisante. Pour les jeunes, il est important de se présenter à un public, cela les motive ; ils développent leur sens critique et redoublent d’effort. D’après mon expérience, les jeunes se jugent peu entre eux, ils se montrent plutôt admiratifs du savoir-faire des autres. Ils ressentent du respect et voient que chacun a ses points forts – et il en va d’un geste d’acceptation : comment me rencontrer moi-même ? Comment rencontrer autrui ? On peut désormais mieux lire les codes utilisés par les autres. Les jeunes deviennent plus autonomes, s’émancipent de beaucoup de choses qui les influençaient plus ou moins à leur insu.
Méditer sur un vêtement
Chacun peut réfléchir sur la provenance d’un vêtement qu’il porte, dans le sens de l’un des exercices complémentaires de Rudolf Steiner : Où a-t-il été confectionné ? Quelles ont-été les conditions de travail ? Comment a-t-il été cousu ? Quel genre de tissu ? Chacun peut en outre s’interroger sur son comportement d’acheteur, sur comment il se sent en enfilant un vêtement ou en le modifiant. Et pour finir, on peut s’imaginer la réaction des autres à ce que l’on porte. Par conséquent, un vêtement anonyme jusque là peut finir par nous appartenir davantage – à plus forte raison si on l’a confectionné soi-même.
Web : www.evagronbach.com