Réhabiliter Herbert Witzenmann
En 1935, l’Assemblée générale releva Ita Wegman et Elisabeth Vreede de leurs fonctions au sein de la direction et exclut un grand nombre de membres.
33 ans plus tard, le 14 janvier 1968, le Comité directeur de l’époque annonça de façon unilatérale dans les Nouvelles, n° 7, 1968 la « résolution au sujet des livres ». Seul Herbert Witzenmann, membre du comité, ne put se lier à cette décision.
Les termes « résolution au sujet des livres » désignent la décision de vendre au Goetheanum les livres de l’association chargée de la succession de Rudolf Steiner (aujourd’hui Rudolf Steiner Verlag) bien qu’en 1956, l’Assemblée générale ait refusé cette même vente avec 1153 voix contre 47. Sous la direction d’Albert Steffen, il était impensable que des ouvrages édités par l’association chargée de la succession de Rudolf Steiner et dont l’éditrice ne se plaçait pas dans la continuité du congrès de Noël 1923-24, soient vendus au Goetheanum sans contrevenir gravement au principe de la véracité des mystères contemporains.
La blessure d’Anfortas
Je pense que Witzenmann considérait cette atteinte comme une blessure d’Anfortas envers l’être spirituel Anthroposophia, qui ne pouvait qu’entraîner des conséquences d’une extrême gravité, fait que révéla la publication de l’œuvre de Rudolf Steiner. Son intention au moment du congrès de Noël 1923-24 de faire imprimer l’édition intégrale de ses œuvres ne fut pas réalisée. Herbert Witzenmann craignait que l’œuvre de Steiner ne perdît sa protection. S’agit-il d’une vieille histoire poussiéreuse de la Société anthroposophique, sans intérêt pour notre époque ?
Herbert Witzenmann
Herbert Witzenmann (1905-1988) était entrepreneur, dépositaire de brevets, économiste, poète, pianiste, épistémologue, auteur de nombreux essais et livres et membre du Comité directeur au Goetheanum1. Il défendait sans compromis l’idée selon laquelle l’œuvre de Steiner devait être – et doit encore être aujourd’hui – protégée. Dans son œuvre épistémologique, il sut mettre cette substance intérieure susceptible de les protéger d’une exploitation intellectuelle et affective-sentimentale.
Concernant l’histoire
Toute la vie d’Herbert Witzenmann fut dédiée à l’individualisation de l’intuition et de l’observation. Pour lui qui était doté d’une vision ancrée dans l’esprit, la « résolution au sujet des livres » allait nécessairement sonner le glas de la protection dont l’œuvre de Steiner avait besoin et la jeter aux oubliettes. « Le 14 janvier 1968 est une date d’une portée négative dans l’histoire du monde. »2 (Witzenmann) Le problème concerne la continuité spirituelle et la présence de Rudolf Steiner parmi ses élèves et dans le monde, même si physiquement il n’est plus avec nous.
Quel est notre rapport avec l’œuvre de Rudolf Steiner ? Voilà la question lourde de sens à l’origine du conflit. Est-elle encore d’actualité ? Comment protéger son œuvre aujourd’hui ? À regarder l’agitation et la polarisation autour de la revue Steiner Studies de Christian Clement et Hartmut Traub et à laquelle collaborent également Jost Schieren et Wolf Ulrich Klünker, on voit bien que 52 ans après 1968, la question de la protection n’a rien perdu de son actualité. Witzenmann avait d’importantes craintes en voyant mal assurée la protection que nous ne réalisons pas mieux aujourd’hui qu’à l’époque. En quoi consiste cette protection ?
La « résolution au sujet des livres » de 1968
Voilà comment Rudolf Grosse, alors président, s’était exprimé concernant la résolution : « Elle permet la libération de forces qui peuvent être mises à profit pour le développement de la Société anthroposophique et en particulier pour la concrétisation de l’École de science de l’esprit. » Le contraire s’était produit et avait déclenché un grave conflit au sein de la Société, conflit qui a duré jusqu’en 1979 lorsque la motion visant à la destitution de Witzenmann lors de l’Assemblée générale a été rendue impossible vu son rapport d’activité exceptionnel.
En mai 1970, la majorité du Comité retira la section de sciences sociales à Witzenmann, qui, malade, reçut une lettre de ses collègues du Comité lui notifiant qu’ils considéraient toutes ses fonctions au Comité et à l’École de science de l’esprit en repos. Cette lettre fut reprise avec une annexe dans les Nouvelles, n° 3, 19723.
Le caractère scientifique de l’anthroposophie, notre avenir ?
Après un demi-siècle, il est possible de quitter le cœur léger les sentiers très fréquentés, héritages du conflit, et de donner un nouveau visage à l’intégration du courant scientifique épistémologique dans la Société. Il s’agit là d’une mission complexe qui ne sera pas réalisable du jour au lendemain. Car avec la mise en exil de Witzenmann, l’être spirituel de la scientificité, tel qu’il pouvait le représenter, s’est faufilé, selon moi, sur la pointe des pieds du Goetheanum.
L’avenir de la Société anthroposophique dépendra à mon avis de sa récupération. C’est que le conflit nous confronte à notre manière de travailler l’œuvre de Rudolf Steiner, de nous l’approprier pour être ensuite capables de la protéger. La mise à jour de l’histoire de la Société liée à la réhabilitation nous donnera, à côté d’autres missions, la possibilité de conférer une réalité à sa forme future.
C’est seulement quand souvenance de l’esprit, présence de l’esprit et voyance de l’esprit deviennent une unité que la réalité sociale peut être remodelée. À titre personnel, Herbert Witzenmann n’a pas besoin de réhabilitation, contrairement à la Société anthroposophique qui, elle, ne pourra s’en passer. Par la présente, je demande au Comité directeur d’ouvrir la voie à la réhabilitation de Herbert Witzenmann et, conjointement, de lui rendre sa qualité de membre.
J’entends par réhabilitation la réintégration de sa personnalité et de son œuvre dans la Société anthroposophique dont il avait été de facto, non de jure, exclu et envoyé en exil. La réintégration doit aller de pair avec une reconnaissance de ses mérites pour la continuité spirituelle du congrès de Noël de 1923-24 et les impulsions socio-esthétiques pour une forme sociale moderne de la Société anthroposophique.
Réévaluation en profondeur
Le 4 février 2020, le Comité directeur au Goetheanum a rencontré M. Eugen Meier pour l’assurer de son soutien. Cependant, il ne suffira pas d’un acte ou d’une décision unique de l’Assemblée générale mais il faudra, dans les années qui viennent, réévaluer avec un regard tourné vers l’avenir le conflit dans le Comité directeur de l’époque et la querelle autour de la succession, qui l’avait déclenché, et même plus généralement, les différentes conceptions de l’École de science de l’esprit et du caractère scientifique. | Justus Wittich pour le Comité directeur au Goetheanum
1. Cf. Ralf Sonnenberg, « Quo vadis, Freie Hochschule für Geisteswissenschaft ? Zum Erscheinen einer dreibändigen Dokumentation zur Vorstandstätigkeit Herbert Witzenmanns – und zu einem verdrängten Kapitel der Geschichte der Anthroposophischen Gesellschaft », in Die Drei, 1-2, 2018.
2. Reto Andrea Savoldelli, Zur Tätigkeit von Herbert Witzenmann im Vorstand im Goetheanum, Gideon-Spicker-Verein, Dornach, 1971.
3. Cf. https://anthroblog.anthroweb.info Zur Geschichte der anthroposophischen Gesellschaft und Bewegung im 20. Jahrhundert, 1971 > Der Staub von 20 Jahren.