Emportés par la vraie vie

Emportés par la vraie vie

24 février 2021 Laura Rojas Palacio 14 vues

Avec l’appel à se rencontrer à distance pendant la pandémie, les médias numériques sont apparus comme des « sauveurs ». Depuis lors, cours, réunions, conférences et spectacles se font souvent en ligne. Ces rencontres semblent quasi réelles – il faut saisir et apprendre à percevoir la qualité du vivant et de l’inerte.


Dans le numérique, le son de la musique, la sonorité de la parole ou la couleur de l’image se traduisent en chiffres. Cette abstraction crée un « ensemble de données » qui peut à son tour être affiché sur écran, sonorisé par haut-parleur ou transmis par Internet.

L’image apparaissant sur l’écran est composée de nombreux points miniatures (pixels) ; le sens de la vue assemble la séquence des images individuelles dans le film comme un mouvement fluide, de facto une illusion de mouvement. L’œil est l’organe sensoriel humain le plus actif, mais à l’écran il devient physiologiquement passif, sans emploi.

Dans le cas du haut-parleur également, il s’agit d’une décomposition, en l’occurrence de l’événement vibratoire, en composants individuels dont l’assemblage est perçu par notre oreille comme une totalité. Bien que la technologie ait beaucoup évolué, les appareils techniques ne sauraient produire un son chaud et aéré ; les oreilles sensibles perçoivent cette qualité fragmentaire.

Fort et rayonnant, mais sans rien autour

Les forces cosmiques rayonnent vers le centre de la terre, créant ainsi un environnement éthérique. Tous les êtres vivants y participent. En ce sens, le vivant a une sphère autour de lui, ce que l’inerte n’a pas.

En eurythmie, le corps physique devient l’instrument de l’éthérique et rend visibles les mouvements invisibles qui le font vibrer, que ce soit dans la parole ou la musique. L’eurythmie peut avoir ainsi un effet thérapeutique sur un organisme malade en le ramenant à ses lois originelles. Une perception affinée de soi-même, de ses semblables et des interactions peut également être guérissante pour la société.

Dans le cadre d’une expérience, des exercices eurythmiques ont été montrés sur scène avant d’être projetés sur un écran. Les couleurs y apparaissant fortes et rayonnantes, les contours se détachent nettement. Force est de constater cependant que l’on n’est pas emporté. L’attention est complètement concentrée sur l’espace avant, on reste dans son propre espace, il n’y a pas de vis-à-vis, la transmission ne crée pas d’environnement. La musique transmise par haut-parleur éveille en nous des sensations merveilleuses mais ici encore nous avons l’impression qu’il manque un environnement en périphérie. Ainsi, le virtuel numérique semble se centrer, aspirer, se contracter. La vraie vie, en revanche, nous emporte avec elle : elle se trouve dans une sphère commune et chaleureuse incluant l’espace arrière. Ainsi, on ne perçoit pas seulement ce qui est fait, mais aussi ce qui est amené dans l’espace, voire dans le monde.

Apprendre à gérer l’éthérique

Un robot est incapable de faire de l’eurythmie : il ne sait pas créer un environnement éthérique et donc y participer. La capacité à percevoir une telle chose sera probablement décisive pour le développement futur de l’humanité. D’autant plus qu’avec l’avancement de la technique, il sera de plus en plus difficile de distinguer le vivant de l’inerte sans formation appropriée.

Nous devrions découvrir et développer avec enthousiasme des formes créatives et artistiques pour enseigner l’eurythmie de manière à apprendre à gérer l’éthérique, même si une vraie rencontre est impossible. Il y a certainement des centaines d’idées et de possibilités d’exercices n’ayant pas besoin d’appareils et que l’on suivrait autrement que par simple imitation.


Laura Rojas Palacio, née à Cali (Colombie) en 1992, achèvera ses études à l’Eurythmeum de Dornach en 2021. Son mémoire portera sur « Le vivant et l’inerte, eurythmie en ligne ».

Rudolf Steiner sur le chant et la parole

Ainsi, l’élément de chaleur entre dans ce qui constitue le flux du chant ou du son. C’est dans cette chaleur que vit le moi. C’est aussi par ce biais que le chant et la parole acquièrent de l’intériorité. Ce qui confère en réalité une intériorité psychique au son vient du fait que la chaleur coule, pour ainsi dire, sur les ondes de l’air qui forme extérieurement le son. Ainsi, le corps astral est actif dans l’air qui circule et le moi réside dans la chaleur qui circule sur les ondes de cet air. Le corps astral et le moi sont par ailleurs présents non seulement dans l’air et dans la chaleur, mais également dans les éléments liquides et solides du corps humain. Ils s’en extraient partiellement lorsque l’être humain parle ou chante et se réduisent à l’air et à la chaleur.

Source: Rudolf Steiner, GA 278, conférence du 20 février 1923.